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Grand-mère Kal

Une légende de la Réunion
(974)

- Avant-propos -

« Grand-mère Kal », « Granmerkal » ou encore « Gran Mere Kalle », tant de noms pour désigner ce croquemitaine féminin originaire de la Réunion.

Dans la plus pure tradition des légendes orales, l’histoire de ce personnage connaît autant de versions qu’il a de noms, et j’ai pris un énorme plaisir à découvrir chacune d’entre elles.
J’ai frissonné en imaginant croiser sa route dans la forêt profonde, je me suis vu enfant en train de jouer à «Grand-mère Kal, kel hèr i lé ?» et j’ai craint la visite de l’oiseau de mauvaise augure.

Malgré tout, j’ai appris à aimer ce monstre qui terrorise encore toute la marmaille de l’île. Car certaines versions de la légende racontent qu’avant de devenir ce croquemitaine si redouté, Grand-mère Kal était autrefois une femme pleine de bonté. Une version tragique du personnage qui m’a particulièrement touché et que je souhaite vous partager.

Perpétuant la tradition, je vous livre donc à mon tour et avec mes mots l’histoire de Grand-mère Kal, le croquemitaine emblématique de la Réunion.
En vous souhaitant bonne lecture !


La Légende

5 min. Temps de lecture

Je ne me perdrai pas en belles métaphores et introduction aujourd’hui. Non, pas cette fois. Car l’histoire que vous vous apprêtez à lire est sombre. Et je ne chercherai pas à alléger ce récit, car il fait partie de ceux qui doivent demeurer ainsi. Pour la mémoire de celles et ceux qui ont vécu et qui les ont écrits.
Alors aujourd’hui, laissez-moi vous raconter une histoire. L’histoire d’une femme et d’un monstre.

Kala était jeune, fougueuse et pleine de vie. Elle naquit à Madagascar et y apprit l’art de la guérison par les plantes : c’était une tisanière, comme on disait. Convoitée pour ses talents, elle fut emmenée sur l’île de la Réunion pour servir une riche famille française. Car nous sommes au début du XIXème siècle et en ce temps, les pays colonialistes trouvaient normal de soumettre les autres peuples. Une époque sombre et cruelle…

Malgré la noirceur de ce monde, une chose apportait  de la lumière et du réconfort à Kala : son jeune fils, le petit Zalindor. Cet enfant, elle l’avait eu avec un homme qui n’était plus là aujourd’hui. Il avait fui après avoir volé à Kala une nuit d’amour, ne lui laissant en retour que la lourde tâche d’élever seule leur enfant. Mais la jeune femme avait depuis longtemps essuyé ses larmes et se moquait bien de cet homme ! Car le sourire de son fils était son soleil et son amour pour lui était infini.

Kala arriva dans sa nouvelle « famille » et fut mise au service de la petite Eudora, une enfant dont le cœur n’avait pas encore été touché par la noirceur de ce monde. C’est donc tout naturellement que la jeune femme se prit d’affection pour elle. Ainsi, les jours où la maladie guettait Eudora, Kala faisait appel à sa « magie » pour la guérir. Et avec le temps, Zalindor et Eudora commencèrent à jouer ensemble. Un acte banal qui n’aurait jamais dû être condamné. Mais à cette époque, la loi était injuste, elle n’autorisait pas les enfants noirs de peau à jouer avec des enfants blancs. Et le père d’Eudora était homme à faire respecter la loi…

Alors, lorsqu’il surprit le petit Zalindor à jouer avec sa fille, le sombre personnage entra dans une colère monstrueuse ! Les deux enfants, effrayés, voulurent se cacher dans la forêt. Eudora fut rattrapée par son père et renvoyée chez elle, mais Zalindor… Quand Kala vit le maître du domaine s’en revenir seul de la forêt, qu’elle remarqua la dureté de son regard, un frisson la parcourut.

Alors la jeune femme se précipita dans les bois en criant le nom de son fils : « Zalindor ! Zalindor !!! » mais personne ne répondit… Même la Nature resta silencieuse. Kala chercha pendant des heures et le jour commençait à s’assombrir quand elle arriva par hasard devant un trou. Un trou immense et profond, dans lequel gisait plusieurs corps : le trou aux esclaves.

Kala s’arrêta net. Elle regarda le gouffre. Il y avait là un visage, elle connaissait ces yeux… C’étaient bien ses oreilles et sa bouche, mais ça ne pouvait être lui… N’est-ce pas ?

Le regard vide, Kala fit demi-tour pour continuer de chercher Zalindor. Elle cria et marcha jusqu’à ce que la lune fut haute dans le ciel et que l’épuisement l’eut gagné. Elle rentra alors chez elle pour se reposer et le lendemain elle reprit ses recherches. Elle hurla le nom de son fils encore et encore jusqu’à tomber de nouveau sur le trou aux esclaves. Elle s’arrêta devant quelques minutes, regarda le visage au milieu du trou, puis fit demi‑tour pour chercher de nouveau.

Les jours suivants se déroulaient de la même façon : elle cherchait dans la forêt, hurlait le nom de son fils, retrouvait le trou, s’arrêtait. Elle faisait ensuite demi-tour, cherchait de nouveau et rentrait chez elle. Puis venait le lendemain. Elle cherchait, elle hurlait, elle retrouvait, puis faisait demi-tour.
Elle cherchait, hurlait, trouvait, demi‑tour.
Chercher, hurler, trouver, demi-tour.

Les jours passèrent, les mois, les années. Et avec le temps, Kala se mit à oublier. Elle oubliait celui qu’elle cherchait. Elle oubliait son visage, son nom. Tout ce dont elle finit par se rappeler, c’est qu’elle devait chercher. Alors elle continuait. Elle cherchait. Elle hurlait. Son hurlement se transformait, se déchirait en un cri : « Zaaa’or ! AAaaa’or ! ». Puis elle trouvait, un trou, un crâne, un enfant ?
Demi-tour.

Kala était vieille désormais. Elle continuait d’errer, ses vêtements en haillons étaient recouverts de boue et de feuilles mortes, ses cheveux hirsutes accrochaient les brindilles et les plumes d’oiseaux. On disait qu’elle était devenue sorcière, que sa magie était devenue mauvaise et qu’elle se transformait la nuit pour tromper la mort. Mais Kala, elle, continuait sa routine macabre. Elle cherchait, criait, trouvait, demi-tour.

Quand un jour, elle trouva un enfant. Le pauvre semblait perdu dans la forêt. N’était-ce pas un enfant qu’elle cherchait ? Elle le prit alors dans ses bras, continua sa routine, trouva le trou. Il y avait quelque chose ici, elle s’en souvenait… Un visage, celui d’un enfant ? Peut-être celui qu’elle tenait dans ses bras... Alors elle le jeta au milieu du trou, puis fit demi-tour.
Elle cria.

Le temps a passé, nombreux sont les enfants à avoir disparu, et Kala… Kala semble avoir traversé les âges. Vieille femme au corps d’oiseau, sombre silhouette au cri déchirant. Son histoire a fini par se déformer : plusieurs versions, plusieurs Kala. Mais la crainte de voir son enfant enlevé est restée. Alors on avertit les plus jeunes, on leur raconte des histoires qui font peur : « Attention, si tu traînes trop le soir, Grand-mère Kal t’enlèvera ! », « Si un grand oiseau noir se pose près de toi et crie, c’est Granmèrkal qui apporte le malheur ! »

Aujourd’hui, c’est à mon tour de vous prévenir. Si vos pas vous menaient au cœur des forêts de la Réunion, vous pourriez entendre des cris déchirants ou même apercevoir une ombre rôder… Si cela devait arriver, promettez-moi de rester sur vos gardes car cette chose n’a plus rien d’humain et le danger est bien réel.
Mais n’oubliez pas ce qui a fait d’elle cette ombre que tout le monde craint. N’oubliez pas qu’il y a bien longtemps, cette ombre était une jeune femme, qu’elle était tisanière. C’était une mère.

Elle s’appelait Kala.



C’était la légende de Grand-mère Kal, le croquemitaine  de la Réunion.

- Votre Valconteur


Sources & Liens

- Grand-mère Kalle : la légende de la terrifiante sorcière. (2020, 16 septembre). Île de la Réunion Tourisme.
En ligne au :
https://www.reunion.fr/decouvrez/histoires-et-fables/la-legende-de-grand-mere-kalle/
- kenza crt. (2022, 6 juillet). Légende réunionnaise : Grand-mère Kalle quelle heure i lé ? 🇷🇪 [Vidéo]. YouTube.
En ligne au :
https://www.youtube.com/watch?v=Wr0yQS2LGcI
- Kult-media. (2021, 29 octobre). Grand Mère Kal, kel heure i lé ? [Vidéo]. YouTube.
En ligne au :
https://www.youtube.com/watch?v=CbnA8LaY2VY
- Les zistoires mystérieuses - Grand-Mère Kalle. (s. d.). SoundCloud.
En ligne au :
https://soundcloud.com/reuniontourisme/grand-mere-kalle?utm_source=www.reunion.fr&utm_campaign=wtshare&utm_medium=widget&utm_content=https%253A%252F%252Fsoundcloud.com%252Freuniontourisme%252Fgrand-mere-kalle
- Madame Desbassayns. De la Seconde Providence au bourreau d’esclaves : histoire d’une légende. (2023, 21 septembre). Société de Plantation, Histoire et Mémoires de L’esclavage À la Réunion.
En ligne au :
https://www.portail-esclavage-reunion.fr/documentaires/l-habitation-desbassayns/la-famille-desbassayns/madame-desbassayns/
- Zinfos974. (2024, 29 octobre). # GranmèrKal Mythe, mémoire ou réalité ? [Vidéo]. Facebook.
En ligne au :
https://fb.watch/GUAnvwGsBQ/


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